Bibliographie

Bibliographie ouverte aux membres, correspondants et contributeurs.

 

BECK Ulrich, BRAUDEL Fernand, CASSIN Barbara, CHAUVIERE Michel, DELMAS-MARTY Mireille, DEVEREUX Georges, DHUME Fabrice, DUMAS Bernard, FREIRE Paolo, GLISSAND Edouard, GORI Roland, HABERMAS Jürgen, HERREROS Gilles, HUSSERL Edmund, KAHN Axel, LACAN Jacques, LADSOUS Jacques, LATOUR Bruno, MANDELA Nelson, MARCEL Jean-François & BROUSSAL Dominique, MERLIER Philippe, MORIN Edgar, NAGEL Thomas, PIERRON Jean-Philippe, RICOEUR Paul, SCHÖN Donald…

 

BECK Ulrich, La société du risque, sur la voie d’une autre modernité. Préface de Bruno Latour. Aubier, 2001

Cette thèse est une introduction à la réflexivité et à l’entrée de la société civile dans le débat scientifique.Ulrich BECK distingue deux modernisations. La première modernisation consistait à penser que l’on maîtrisait les risques par les procédures. La seconde modernisation constate le manque de maîtrise. Les conséquences inattendues de nos actions publiques, industrielles et privées. Et en conséquence deux configurations dans le domaine de la science, de la pratique et de l’opinion publique : celle de la scientificisation simple et celle de la scientificisation réflexive. Dans la première, la science est appliqué au monde « préétabli » de la nature, de l’homme, de la société ; dans la phase réflexive, les sciences sont confrontées à leur propres produits, à leur propres insuffisances, aux problèmes qu’elles causent ; elles portent donc sur une deuxième création, une création civilisationnelle. »

La première scientificisation relève d’une démarche partielle, incomplète, caractérisée par un monopole de la connaissance, et une volonté émancipatrice sur la nature, sur l’homme. Elle ne prend pas en compte les incertitudes, ignore le doute méthodologique ; en externalisant les échecs ou en les minimisant comme artefacts transitoires inévitables ne devant pas faire dévier le sens de la recherche, garant de ses réussites à venir. Une foi aveugle anime cette première modernité que Beck situe entre la fin du XIXème siècle et la moitié du XXème, elle se drape dans la certitude que lui confère ces succès, elle porte la promesse de libérer l’homme des contraintes qu’il subit et dont elle trouvera les clefs. En cela elle ne manque pas d’arguments pour convaincre les incrédules. Cependant peu à peu cette détermination sans faille fléchit sous l’effet des premières incertitudes, constituant l’amorce de la modernité réflexive. Les signes apparaissent dès le début du XXème siècle avec la sociologie du savoir, la critique idéologique (tel le marxisme…)

Dans ce mouvement progressif les sciences sont de plus en plus fréquemment confrontées aux produits de leur prétendues avancées, aux problèmes qu’elles créent et à l’obligation de les résoudre. « Elles ne sont alors plus uniquement la source des solutions aux problèmes, mais aussi et en même temps la source des problèmes eux-mêmes. » La société civile leur renvoie leurs échecs, les promesses non tenues et les risques auxquels elle l’expose. « On assiste donc à la mise en place d’une démystification des sciences au cours duquel l’édifice de la science, de la pratique et de la vie publique fait l’objet d’une mutation profonde. »  » La science devient de plus en plus nécessaire, mais de moins en moins suffisante. » 343 Avec pour effet, analysé finement par Beck, la remise en cause de la logique des Lumières et la menace implicite du retour d’un certain obscurantisme. 344

La perte de crédit de la démonstration scientifique autorise le domaine public et la société civile à s’inviter dans le débat scientifique, revendiquant le droit de porter don avis et de faire des choix. Ils interviennent dans les offres hétérogènes des scientifiques. « La scientificisation réflexive ouvre donc aux destinataires et usagers de la science dans la société de nouvelles possibilités d’influences et d’action dans les processus de production et dans l’utilisation des résultats scientifiques. »


BRAUDEL Fernand, Grammaire des civilisations, Champs Histoire, Flammarion, Paris, 1993 (1ère éd. 1963)

Ce grand classique de Braudel s’applique à montrer comment les civilisations se construisent en se nourrissant d’emprunts continuels sans perdre leur originalité. « Le passé des civilisations n’est d’ailleurs que l’histoire d’emprunts continuels qu’elles se sont faits les unes aux autres, au cours des siècles, sans perdre pour autant leurs particularismes, ni leur originalités. » (p.47)

« Ainsi se perçoit à nouveau le dialogue, que nous entendons de bout en bout de ce livre, entre la et les civilisations. Cette diffusion qui s’accélère, va-t-elle faire sauter les frontières des civilisations, ces lignes, à peu près fixes jusque-là, de l’histoire du monde ? Beaucoup le croient, pour s’en réjouir, ou s’en affliger. Mais quelle que soit cette avidité des civilisations à emprunter les biens de la vie « moderne », elles ne sont pas prêtes à tout assimiler indistinctement. Il arrive au contraire qu’elles s’obstinent dans certains refus d’emprunter, qui expliquent, aujourd’hui comme hier, qu’elles puissent sauvegarder des originalités que tout semble menacer. » (p. 56-57)

« Unité et diversité ne cessent de s’affronter, de vivre ensemble. Et nous devons en prendre notre parti. » (p. 70)

« Tous les jours, une civilisation emprunte à ses voisines, quitte à ‘’réinterpréter’’, à assimiler ce qu’elle vient leur prendre. A première vue, chaque civilisation ressemble à une gare de marchandises, qui ne cesserait de recevoir, d’expédier des bagages hétéroclites. » (p.74)

« Cependant, sollicitée, une civilisation peut rejeter avec entêtement tel ou tel apport extérieur. »


CASSIN Barbara, La nostalgie. Quand donc est-on chez soi ? Ulysse, Enée, Arendt. Fayard/Pluriel 2015. 1ère édition Ed. Autrement 2013

« Ce livre, annonce Barbara Cassin, interroge, avec la ’’nostalgie’’, le rapport entre patrie, exil et langue maternelle. ». Peut-être peut-on se risquer à y ajouter l’altérité ! (p.20)

A titre d’exemple saisissant cette analyse de l’épisode de la pelle et de la rame. A peine Ulysse est-il revenu à Ithaque qu’il en repart pour l’intérieur des terres, vers ceux qui ignorent la mer… « au point de prendre une rame pour une pelle à grain, assimilant ainsi à et par leur culture ce qu’ils ne connaissent pas, ’’ intégrant’’, dirait-on sans doute aujourd’hui, l’étrangeté et l’altérité. » Et d’ajouter : « Je trouve magnifique cette phrase : ‘’quelle est cette pelle à grain sur ta brillante épaule ?’’ pour dire en toute méprise et en toute douceur le plus lointain du lointain. Seule la méprise constitutive du rapport lointain entre le propre et l’étranger – cette rame / cette pelle à grain – est la marque, le signe ferme de l’ailleurs. Deux leçons complémentaires : pas d’appréhension de l’altérité sans réduction à l’identique, et pas de certitude de l’ailleurs sans conscience de cette perte qui produit l’assimilation. »

Nostalgie du même, ou nostalgie de l’autre ? Cassin nous fait toucher du doigt ce pas qu’il convient de franchir pour s’arracher au même, à l’identique et aller vers l’autre, semblable, mais autre. « La nostalgie a deux faces, nous dit-elle l’enracinement et l’errance. » Ce que l’allemand exprime très bien par « Heimweh (le mal du pays), Fernweh (l’aspiration à l’ailleurs ».

Avec son développement : Arendt : avoir sa langue pour patrie, Cassin met en lumière la façon dont Arendt découple langue et peuple (en référence à l’allemand) la langue et le peuple ne sont en aucun cas superposables. Arendt ne s’est jamais sentie d’appartenance au peuple allemand. S’il est possible de changer de nationalité, la langue maternelle est irremplaçable : « la langue maternelle est la seule chose que l’on puisse emporter de sa vieille patrie… » (cité par Cassin, p.94). Mais jusqu’à quel point une langue porte-t-elle la garantie de ne pas être dévoyée. La langue est en effet exposée à la perversion, à la folie, Klemperer a magistralement montré comment les nazis ont insufflés dans la langue de régulières doses d’arsenics qui ont conduit à la banalité du mal. L’antidote ? La dénaturalisation de la langue, lui préserver son équivocité en la déracinant. L’antidote au totalitarisme est l’équivocité de la langue, des langues. C’est la conscience de la complexité du monde qui nous préserve de l’uniformisation.

« Plutôt que les racines, je cultiverais l’ailleurs, un monde qui ne se referme pas, plein de ‘’semblables’’, différents, comme soi pas comme soi. » (p.132)


CHAUVIERE Michel, L’intelligence sociale en danger. Chemins de résistance et propositions, La découverte, Paris, 2011

Dans cet ouvrage Michel Chauvière dénonce le détricotage du modèle social français au motif d’impératifs d’efficacité et d’économie… Mais il nous propose en outre des chemins de résistance : une remobilisation de la réflexion institutionnelle à partir de la parole citoyenne des usagers dans un respect des compétences professionnelles et de la clinique.


DELMAS-MARTY Mireille, Le pluralisme ordonné. Les forces imaginantes du droit (II), La couleur des idées. Editions du Seuil, Paris, 2006

Ce livre de Delmas-Marty qui traite de l’ordre juridique du monde est une source inépuisable de réflexions et de références. Il dépasse de loin le cadre du Droit. Il n’a cessé de nourrir la démarche pluridisciplinaire. Ainsi présente-t-elle son projet : Face au « grand désordre du monde, tout à la fois fragmenté à l’excès, comme disloqué par une mondialisation anarchique, et trop vite unifié, voire uniformisé, par l’intégration hégémonique qui se réalise simultanément dans le silence du marché et le fracas des armes. Ordonner le multiple sans le réduire à l’identique, admettre le pluralisme sans renoncer à un droit commun… » (p.8)

En réponse à l’utopie de la « Grande Unité » Mireille Delmas-Marty lance le défi de la « Grande Complexité juridique du monde ». A savoir : « Maintenir une séparation, sans imposer la fusion, et pourtant construire quelque chose comme un ordre, ou un espace ordonné : telle pourrait être la réponse à la complexité juridique du monde. » (p.26)

A noter la distinction de MDM, entre pluralité et pluralisme : La séparation permet la pluralité, mais ne garantit pas le pluralisme, car elle ne relie pas les systèmes entre eux. Elle juxtapose des ordres juridiques différents mais ne construit pas un ordre commun. (p.18)

Voir la référence au paradoxe de l’Un et du Multiple (Empédocle d’Agrigente)


DEVEREUX Georges, Ethnopsychanalyse complémentariste, Flammarion, coll. « Nouvelle bibliothèque scientifique » Paris, 1972

« Le complémentarisme n’est pas une théorie mais une généralisation méthodologique. Le complémentarisme n’exclut aucune méthode, aucune théorie valable – il les coordonne.» Devereux en expose les règles fondamentales de façon radicale : « Le principe de double discours récuse inconditionnellement toute ‘’interdisciplinarité’’ de type additif, fusionnant, synthétique ou parallèle – bref toute discipline ‘’à trait d’union’’ et donc ‘’simultanée’’. » Il y oppose une pluridisciplinarité authentique non fusionnante et ‘’non simultanée’’ : celle du ‘’double discours’’ obligatoire. La pluridisciplinarité n’a pas besoin d’être créée puisqu’elle fait appel successivement à des ‘’sciences pures’’ qui existent déjà. En première conséquence chaque discours doit être énoncé, mais il ne peut jamais être énoncé, ni même pensé simultanément par le même chercheur.


DHUME Fabrice, Du travail social au travail ensemble. Le partenariat dans le champ des politiques sociales. Editions ASH, Paris, 2001


DUMAS Bernard, SEGUIER Michel, Construire des actions collectives. Développer les solidarités. Chronique Sociale. Lyon, 2010


FREIRE Paulo, Pédagogie des opprimés, La Découverte, Paris, 2001

Paulo Freire est à l’origine de la notion de « Conscientisation ». « La conscientisation est le processus par lequel des hommes et des femmes de couches populaires s’éveillent à leur réalité socioculturelle, repèrent pour les dépasser les aliénations et les contraintes auxquelles ils sont soumis, s’affirment en tant que sujets et acteurs de leur devenir et conscients de leur histoire. » (Définition Dumas-Séguier, Construire des actions collectives, Chronique Sociale. Lyon. 2010)

FREIRE Paulo, Pédagogie de l’autonomie. Editions Eres, Toulouse, 2012


GLISSANT Edouard, La cohée du Lamentin, Poétique V, nrf, Gallimard, Paris, 2005

Avec sa belle recommandation : « Agis dans ton lieu, pense avec le monde », placée en exergue de notre démarche, Edouard Glissant s’impose comme l’un des poètes les plus inspirés de la « diversité consentie » ou encore « différence consentie ».

Nous lui devons : la notion de mondialité : « C’est la nécessité pour chacun d’avoir à changer ses manières de concevoir, d’exister et de réagir, dans ce monde-là. » (p.23) « Je peux changer, en échangeant avec l’Autre, sans me perdre pourtant ni me dénaturer. » (p.25)

« La pensée du tremblement » « La pensée du tremblement s’accorde à l’errance du monde et à son inexprimable. Elle n’est ni crainte ni faiblesse, elle n’est pas irrésolution mais l’assurance qu’il est possible d’approcher ces chaos, de durer et de grandir dans cet imprévisible, d’aller contre ces certitudes encimentées dans leurs intolérances, de palpiter du palpitement du monde qui est à découvrir enfin. » (p.25)

La pensée archipélique : « La pensée archipélique est une pensée du tremblement, qui ne l’élance pas d’une seul et impétueuse volée dans une seule et impérieuse direction, elle éclate sur tous les horizons, dans tous les sens, ce qui est l’argument topique du tremblement. Elle distrait et dérive les impositions de la pensée de système. » (p.75) « … la topique de la littérature européenne est tout entière contenue dans la réalité, ou dans l’image, de la source et du pré. C’est-à-dire que cette littérature est intensément portée vers la recherche de la mesure d’une mesure, de terre et d’eau, de rythme, de voix et de silences… » « Pour nous autres, poètes du Sue, notre topique ne saurait être de la source et du pré, lieux voués à la durée sereine, mais de la brousse, de l’inextricable, du tremblement de terre, du cyclone, ceux-ci soudains et inattendus. La démesure est là, totale, elle est aussi son propre objet, nos poétiques seront d’une démesure de la démesure. (p.97)

L’idée de processus opposée à celle de structure, emprunté à Deleuze : « Explorer des processus dans les approches de l’être et de l’étant, ou dans le relevé du réel, signifie que nous acceptons l’inacceptable, qui est de penser, d’apprendre à penser, l’imprédictible. Nous pratiquons de flottage processif, dans l’espace (les lieux) et dans le temps (l’inattendu), avec tous les bois que nous pouvons charroyer. »


GORI Roland, CASSIN Barbara, LAVAL Christian, (sous la direction de) L’appel des appels, Pour une insurrection des consciences. Editions Mille et une nuits. Fayard, Paris, 2009

« L’appel des appels prône un rassemblement des forces sociales et culturelles. Il invite à parler d’une seule voix pour s’opposer à la transformation de l’Etat en entreprise, au saccage des services publics et à la destruction des valeurs de solidarité humaine, de liberté intellectuelle et de justice sociale. Il témoigne qu’un futur est possible pour « l’humanité dans l’homme ». » (4ème de couv.)


HABERMAS Jürgen

L’œuvre de Jürgen Habermas ne saurait se réduire à quelques concepts, l’essai qu’Yves CUSSET (L’espoir de la discussion) lui a consacré et le numéro d’août-septembre 2015 de la revue Esprit constituent néanmoins une introduction respectueuse de la pensée de ce philosophe. Les quelques entrées suivantes témoignent de l’intérêt de sa démarche politico-philosophique pour notre projet.

HABERMAS Jürgen, Connaissance et intérêt, Tel Gallimard (paru dans la collection Bibliothèque de Philosophie en 1976).

Le problème commun des sciences (de la nature et de l’esprit), tient au refus de s’avouer que des intérêts les commandent, de s’interroger sur ce qui conditionne leur exercice. Une simple réflexion ne saurait suffire, elle doit recourir à une réflexion au second degré, à ce que l’on appelle une ‘’autoréflexion’’, la seule qui ouvre la voie d’une authentique attitude critique.

Connaissance et intérêt est précisément un essai de théorie critique appliqué à la connaissance en général, susceptible d’apporter à la connaissance une conscience réflexive des intérêts qui la commande. L’objectif est de retrouver au-delà du progrès de la connaissance, ‘’l’expérience oubliée de la réflexion’’.

L’autoréflexion est cet effort du sujet pour ressaisir les conditions matérielles, sociales, qui le font sujet et ne cessent d’agir sur lui. Le problème est de donner à l’attitude critique une méthode qui le préserve contre les illusions idéologiques, dogmatiques, en général l’illusion de la neutralité. L’autoréflexion est un mouvement pour se libérer des déterminations qui nous aveuglent. Il convient de noter que cette action est essentiellement collective, elle est le fruit d’un échange entre individus et non d’un sujet solitaire.

Habermas donne l’exemple de la psychanalyse : « seul modèle tangible d’une science qui recourt méthodiquement à l’autoréflexion. » (p.247 de Connaissance et intérêt). La psychanalyse s’offre à lui comme une sorte de théorie critique, elle tend à nous faire progresser dans la connaissance en nous libérant de ce qui agit sur la conscience que nous avons de nous-même.

Selon Yves Cusset « C’est en ce point qu’Habermas quitte véritablement le champ de la tradition philosophique pour réaliser ce qu’il n’a jamais cessé lui-même de désigner comme un changement de paradigme ; l’autoréflexion ne peut être pensée comme méthode de la science critique et comme action émancipatrice que si l’on déplace le centre de gravité de la réflexion du sujet solitaire à l’intersubjectivité de la communication langagière. » (p.28)

Habermas est conduit à déborder la cadre d’une théorie de la connaissance en direction d’une théorie de la société par laquelle il s’efforce de reconstruire une communication libre, symétrique, où chacun est également soucieux de coopérer à la recherche de la vérité.

HABERMAS Jürgen, Théorie de l’agir communicationnel. Tome I : Rationalité de l’agir et rationalisation de la société (1981), Fayard, 1987. Tome II : Pour une critique de la raison fonctionnaliste, (1981), Fayard, 1987.

Considéré comme son œuvre majeure. A la suite de Connaissance et intérêt Habermas s’engage dans la voie d’une théorie de l’activité communicationnelle, où il s’agit de montrer que la communication libre et symétrique, articulée à la seule recherche non violente du meilleur argument, ne constitue pas une utopie ni un idéal socialement inaccessible, mais bien un cadre normatif de notre vie sociale commune, même si la réalité empirique de nos sociétés ne cesse de faire obstacle au respect commun d’un tel cadre. »

HABERMAS Jürgen, L’éthique de la discussion


HERREROS Gilles, La violence ordinaire dans les organisations, Plaidoyer pour des organisations réflexives.


HUSSERL Edmund, La crise des sciences européennes et la phénoménologie transcendantale, Tel, Gallimard, 1976 (1954 pour l’édition originale).

Le manuscrit de ce texte remonte aux années 1935-1936. C’est un texte majeur, dès 1933, Husserl a l’intuition de l’impasse des sciences positives détachées de tout accompagnement philosophique. Dans le chapitre III, 53. 54. Clarification du problème l’auteur forge le concept d’autoréflexion.

La crise des sciences européennes est le premier appel lucide levé contre l’évolution aveugle des sciences, en particulier de la physique. Dans la deuxième moitié du XIXème siècle, constate-t-il, l’homme s’est laissé séduire par les promesses de prospérité que faisaient miroiter les sciences positives au point d’en négliger les questions décisives de l’humanité. Pour des raisons inhérentes à l’histoire de la connaissance dans l’après Moyen âge, un écart s’est creusé entre la science et la philosophie, privant la première de cette conscience, hors de laquelle elle ne peut que s’égarer. Dans sa clarification du problème, Husserl interroge la subjectivité humaine : « Qui sommes-nous, nous sujets qui accomplissons les prestations de sens et de validité de la constitution universelle (…) ? » Ne devons-nous pas nous arrêter sur les intentions corrélatives de ses prestations ? C’est en interrogeant le rapport de la subjectivité humaine à la connaissance qu’il évoque la nécessité d’une science de la subjectivité pré donnant le monde.


KAHN Axel, Et l’homme dans tout ça ? Plaidoyer pour un humanisme moderne, NIL Editions, Paris, 2001

Ce livre peut être considéré comme le ’’Manifeste humaniste’’ d’Axel Kahn. Il aborde tous les thèmes qui lui sont chers et qu’il développe depuis avec la conviction qu’on lui connait. Un développement qui le conduit à délivrer son message majeur : celui de la solidarité entre les hommes. Nous pouvons aussi découvrir avec intérêt pour notre démarche : « Le secret de la salamandre. La médecine en quête d’immortalité » (en coll. avec F. Papillon, Nil Editions, Paris, 2005)


LACAN Jacques, Acte de la fondation de l’Ecole freudienne de Paris, le 21 juin 1964, publié dans Autres écrits, Le Seuil, Paris, 2001

Sur la notion de cartel : A partir de l’expérience intime et singulière de la cure, LACAN a proposé un modèle de travail à plusieurs : le cartel conçu comme unité institutionnelle d’enseignement [et de transmission] de la psychanalyse. Étymologiquement le mot cartel fait référence à la feuille de papyrus préparée pour recevoir l’écriture (du latin : charta, et du grec : chartès), il est défini comme un lieu de travail, dont l’objectif est de soutenir une élaboration en petit groupe.

Le groupe réunit quelques personnes (trois à cinq) animées chacune par un certain nombre de questions qui lui sont propres mais qui chevauchent à un certain point celles de chacun des autres membres du groupe. Chaque participant vient donc avec son manque de savoir qui se trouve conjoint au manque de savoir des autres. Chacun se présente avec sa castration, la superposition partielle de ces différents manques constitue un point de rencontre. Chaque membre du cartel a en quelque sorte, perçu chez l’autre une analogie, un point de rencontre qui permet l’identification au groupe. Chaque participant avance dans son élaboration en même temps que dans l’élaboration du groupe avec sa (ses) question(s), il est animé par l’idée que le processus de symbolisation, qui est à l’œuvre dans le groupe, lui permettra de saisir quelque chose du réel. Il suppose donc à chacun des autres un savoir susceptible de répondre à son manque, au point de questionnement où il se trouve. Chacun est pour lui à un moment ou à un autre un Sujet Supposé Savoir. Dans ce type de groupe, chacun est sur le même plan que chacun des autres. Nous trouvons ici une condition princeps d’une refonte du travail collectif dans notre champ médico-social, un dispositif ouvert qui permette à chacun de trouver des éléments de réponse à ce qui est en suspens dans son cheminement.


LADSOUS Jacques, L’usager au centre du travail social. Empan 4/2006, n° 64, p. 36-45, Eres, Toulouse, 2006

Lors de la cinquième mandature du Conseil supérieur du travail social, Jacques Ladsous (dont on déplore la perte cette année à l’âge de 90 ans), présidait un groupe de travail sur le thème : L’usager au centre du travail social, au sous-titre éloquent : De l’énoncé des droits de la personne à l’exercice de la citoyenneté. Conditions d’émergence de pratiques professionnelles novatrices. A quelles conditions, l’usager peut-il être conduit à s’exprimer en citoyen ? Lors de ces travaux s’est imposé le concept d’alliance entre professionnels (soignant, éducateur, assistant de service social… mais aussi médecins, magistrats, membres de l’administration…) et usagers. Il doit être exercé dans toutes les institutions. La notion d’alliance thérapeutique avec les parents est parfois utilisée dans les soins prodigués aux enfants (dans le cas de l’autisme par exemple). L’alliance se caractérise par une pratique de la posture, décrite comme une attitude qui implique à la fois le corps et l’esprit et déclinée à tous les acteurs. La posture a pour objectif de rompre le rapport dominant-dominé pour y substituer une relation fondée sur le partage et l’échange. Pour Ladsous, l’accompagnement c’est le partage.

L’expérience de la posture est étudiée sur le moment de la rencontre qu’il s’agisse de sujets à accueillir que de sujets sans demande vers lesquels il faut aller (tels la prévention spécialisée, l’urgence sociale…). Ce temps préliminaire à tout projet engage un processus nécessairement variable selon les personnes. « Le temps n’est pas prévisible au départ : le temps de comprendre, de choisir, d’associer, de construire. » A l’issue de cette réflexion collective, le groupe a retenu onze recommandations qui loin d’être un catalogue de bonnes pratiques, s’efforce de susciter de nouvelles modalités d’échanges entre usagers et professionnels. Elles sont structurées selon trois axes :

  • Celles qui concernent tous les niveaux de l’action : de la décision, de la prescription à la mise en œuvre et à la réception.
  • Celles qui concernent particulièrement les pratiques professionnelles et les organisations dans lesquelles elles s’exercent.
  • Celles qui concernent les formations adaptées des intervenants sociaux.

Ce projet n’est pas sans évoquer le dessein de Pluriact, nous y trouvons des intentions majeures communes : celle d’identifier les conditions permettant à l’usager d’entrer dans un échange authentique avec les professionnels, celle d’instaurer les conditions d’un échange cohérent entre les professionnels. Nous y percevons enfin cette exigence éthique qui est  au cœur de notre démarche.


LATOUR Bruno

La pensée de Bruno Latour est fort complexe, la découverte de Politiques de la nature, comment faire entrer les sciences en démocratie, en 2000 a été particulièrement fructueuse en terme d’argumentation de notre démarche. Les entretiens réalisés avec François Ewald à France Culture (Un monde pluriel mais commun) constituent une introduction très accessible.

LATOUR Bruno, Politique de la nature. Comment faire entrer les sciences en démocratie. La découverte, Paris, 1999

LATOUR Bruno, Un monde pluriel mais commun, Entretiens avec François Erwald, Editions de l’Aube, 2003

Quelques notes inspirées des considérations sur la diplomatie. Il s’agit de définir un assemblage qui permet un échange raisonné entre les disciplines. Ouvrir cet espace raisonné, c’est introduire dans la pluridisciplinarité l’exigence de la reconnaissance de l’autre. La diplomatie ne prétend pas nous unifier, elle tend à nous faire partager un monde commun, dans notre cas elle tend à nous réunir autour d’un objectif commun. Chaque expert engagé dans l’action induit des effets dans le champ qui le concerne, des effets attendus mais aussi parfois inattendus en particulier dans les champs annexes. Une intervention médicale ou psychologique peut, par exemple, produire des effets inattendus au niveau familial ou social. Ce sont ces effets inattendus qui nous imposent de concevoir un collectif réflexif. Dès lors que l’on intègre à la pensée de l’action la notion d’incertitude. Dès lors qu’il est nécessaire de douter des experts, nous substituons à la docte parole du chercheur solitaire, l’expérience collective (Latour) qui implique tous les experts impliqués et aussi les citoyens. « Chaque citoyen partage avec l’expert la notion de protocole d’expérience collective. » (p.36)

« On met toujours ces pauvres experts dans des situations irrationnelles, exigeant d’eux par exemple qu’ils fassent consensus sur leurs données ce qui est par définition impossible pour un chercheur. » (p.42)

La complexité d’un diagnostic tient à la marge d’incertitude qu’il comporte. Jusqu’à quel point peut-on dire qu’il existe des diagnostics qui ne laissent aucun doute. Acceptons-en l’hypothèse. Dans combien de cas le spécialiste peut-il garantir son verdict ? « Plus on est scientifique, plus on est en situation expérimentale » (p.55). Si l’on veut rester concret, on peut considérer qu’il était exact après coup lorsque le symptôme c’est résorbé. Et encore, est-ce une preuve suffisante ? Mais il est d’avantage probable que dans la plupart des cas, un diagnostic comprend toujours une marge d’incertitude. De nombreux paramètres restent hors champ, leur incidence sur le symptôme est inconnue pour l’expert dans son propre champ d’exercice et d’avantage encore dans les champs annexes.

La décision du collectif ou son objectif sont en définitive secondaires, ce qui importe réside dans la dynamique qui permet d’y tendre.


MANDELA Nelson, Un long chemin vers la liberté, Fayard, Paris 1995

Cette autobiographie est une référence historique dans notre réflexion sur la clinique en partenariat, en raison du positionnement de Nelson Mandela dans son rapport au pouvoir blanc et plus particulièrement à Frédéric De Klerk. On y retrouve les conditions propices à un échange partenarial : objectif commun, reconnaissance mutuelle, diplomatie et réflexivité.


MARCEL Jean-François et BROUSSAL Dominique, Emancipation et recherche en éducation. Coll. sous la direction de… Avec une contribution de Corinne ROUGERIE : »Je » et enjeu en contexte de recherche : effets émancipateurs pour le chercheur.

Sous l’étendard de l’émancipation se retrouvent tous ceux qui aspirent à un monde plus juste, respectueux de l’égalité entre les sexes, les peuples, les cultures ou les religions, un monde qui s’inventerait hors de formes historiques de domination. Aussi mobilisatrice soit-elle, la notion d’émancipation gagne à être travaillée dans une perspective de recherche. C’est le projet du présent ouvrage qui propose une construction de l’objet en le soumettant à des éclairages théoriques complémentaires. Des dispositifs de recherche alternatifs sont ainsi présentés. Les choix qu’ils défendent sont caractérisés et mis en regard avec ceux priorisés dans des recherches doctorales qui investissent l’émancipation. Les questions épistémologiques, théoriques et méthodologiques qu’un tel objet pose à la discipline des Sciences de l’éducation, sont abordées. Si elles constituent des enjeux sociaux et scientifiques importants, elles révèlent aussi de puissantes dynamique de développement.

Cette mise au travail de la notion d’émancipation, cohérente et structurée, s’adresse aussi bien aux chercheurs et étudiants qu’à l’ensemble des acteurs sociaux qui la mettent en oeuvre dans le quotidien de leur engagements et de leurs luttes.


MERLIER Philippe, Philosophie et éthique en travail social. Presses de l’EHESP, 2013, Rennes

 »… saluons l’ouvrage Philosophie et éthique en travail social de Philippe Merlier, qui porte sur l’éthique  de l’accompagnement social menée au quotidien au service des usagers. A partir de 30 situations de dilemmes réparties en trois chapitres, commentées avec des philosophes de la période classique à nos jours, il aborde la définition de  »conseiller », réfléchit sur la justice et trois grand principes de l’éthique en travail social, fait une distinction conceptuelle entre bienveillance, bienfaisance et bientraitance. Enfin la réflexion porte sur les limites de la contractualisation sociale et les problèmes liés à la notion de consentement, afin de circonscrire brièvement le champ de l’aide à la décision. Ainsi ce livre évoque les fondements de l’éthique au regard de la pratique professionnelle, notamment de la dimension quotidienne de l’accompagnement des personnes et de la relation qui se tisse au jour le jour. »  Extrait de la préface de Brigitte BOUQUET.

L’esprit et la forme de cet ouvrage lui octroient une place de choix dans notre démarche. Il conjoint la pratique et la réflexion philosophique et nous apporte d’indispensables précisions conceptuelles.


MORIN Edgar

La démarche pluridisciplinaire à l’origine de ce projet de charte est nourrie des travaux d’Edgar MORIN, source inépuisable de réflexion pour prendre la mesure de la complexité humaine et s’ouvrir aux voies réflexives … son processus est sous tendu par les concepts qu’il a longuement développés dans son œuvre.

MORIN Edgar, La complexité humaine, Editions Flammarion

Cet ouvrage présente des textes rassemblés par l’auteur lui-même. C’est une bonne introduction à son œuvre. Quelques notes, quelques citations pour éclairer sa pensée, comme une invitation à se reporter au texte original.

« Mais unifier le savoir sur l’homme ne signifie nullement ligoter de force ce qui naturellement devrait rester séparé. On se méfiera autant des synthèses qui passent parfois pour de la ‘’pluridisciplinarité’’ que de la diaspora disciplinaire. » P.10

Il faut se méfier des visions tronquées pour tendre vers une vision panoramique.

Comment des éléments hétérogènes, le plus souvent contraires, antagonistes même, loin de se repousser, s’associent de façon complémentaire pour être intégrés dans une totalité, au sein de laquelle ils gardent malgré tout leur caractère distinct. P.12

« J’ai toujours senti que des vérités profondes, antagonistes, les unes aux autres, étaient pour moi complémentaires, sans cesser d’être antagonistes. » p. 12

« La méthode de la complexité n’a pas pour mission de retrouver la certitude perdue et le principe Un de la Vérité. Elle doit au contraire constituer une pensée qui se nourrit d’incertitude au lieu d’en mourir. » P.23

« Enfin en dernière analyse, deux paradigmes se livrent un combat implacable : le « paradigme de simplification » qui disjoint les couples antagonistes, qui élimine la contradiction toujours assimilée à une « erreur » et le « paradigme de complexité » fondé sur l’union des contraires, définissant les phénomènes par leur conjonction, malgré et au-delà de leurs différences. » p.23-24

La Méthode est une tentative pour faire communiquer les savoirs quand ils ont été mutilés par le morcellement disciplinaire. P.24

« Science avec conscience (1982) introduit la réflexivité dans les sciences soi-disant « neutres », « sans conscience », sans fondement éthique, en ouvrant la réflexion philosophique, souvent narcissiquement fermée sur elle-même, sur les sciences et leur complexité. » p.25

« Etre sujet, cela veut dire se savoir par principe égocentrique, ethnocentrique, capable de voir ses jugements déviés ou perturbé par sa propre affectivité, ses propres craintes ou ses propres désirs. » Sociologie p.35-36

« Je dois, à chaque instant, me demander : ai-je assez contrôlé mes projections, vérifié mes pulsions ? Est-ce que je m’enivre m’intoxique de mes propres fermentations théoriques ou est-ce que au contraire je suis trop craintif, trop prudent au sujet du sujet justement ? Car c’est sur ce chapitre du sujet que je me sens le plus audacieux et le plus intimidé. »LMII p.297-299

« Le drame est que les idées fausses sont en même temps des idées réelles, qui disposent de la réalité idéologique, laquelle est en même temps une réalité sociologique. »Pour sortir du XXe siècle 71

MORIN Edgar, La méthode, vol. 1, La nature de la nature, Le Seuil, Paris, 1977

MORIN Edgar, La méthode, vol.2, La Vie de la Vie, Le seuil, Paris, 1980

Cet opus présente le concept de computo, (p.177 et suivantes) que Morin oppose à celui de cogito de Descartes. C’est dans ce chapitre qu’il développe sa conception de l’auto-réflexion.

La science occidentale s’est construite sur une étude et une exploration exclusive de l’objet dans une parfaite ignorance de l’incidence de l’acteur-sujet : objet consacré sur l’autel du positivisme scientifique, sujet abandonné à la spéculation philosophique. A l’origine de cette dichotomie : le cogito cartésien qui réduit le sujet à une réflexion sur lui-même, qui se réfléchit comme un objet dans un miroir, une autocommunication pensante de soi à soi, un modèle insatisfaisant que Morin complète par celui de computo lui donnant la réalité biologique qui lui manque : « A la différence du Moi immatériel de Descartes, le Moi-Je est lié à l’être-machine bio-physique de l’individu vivant. » Ce concept est légitimé pour l’auteur par l’existence d’une autoréflexion archaïque inscrite dans l’unité cellulaire, le computo induit une extension de la simple réflexion sur soi-même. Ce principe d’auto-réflexion, inclus dans l’organisation du vivant, est une exigence première de La méthode : « Toute méthode, toute recherche de vérité scientifique ou philosophique doit comporter auto-réflexion. » Ce mouvement réflexif, loin de toute complaisance narcissique, suspend le déroulement de la pensée et de l’action pour donner vie au terme d’autocritique.

MORIN Edgar, La méthode, vol. 5, L’humanité de l’humanité : l’identité humaine, Le Seuil, Paris, 2001

MORIN Edgar, La méthode, vol. 6, Ethique, Le Seuil, Paris, 2004

« Ce sixième et dernier volume de La Méthode constitue le point d’arrivée de la grande œuvre d’Edgar Morin.(…) Cette œuvre a fait de la complexité un problème fondamental à élucider et traiter : depuis elle a fait école et suscité un mouvement pour « réformer la pensée ». Dans ce tome 6, le plus concret et peut-être le plus accessible, l’auteur part de notre crise contemporaine, proprement occidentale, de l’éthique et y revient en finale après un examen à la fois anthropologique, historique et philosophique.

« Si le devoir ne peut se déduire d’un savoir, le devoir a besoin d’un savoir. La conscience morale ne peut se déduire de la conscience intellectuelle, mais elle a besoin de la conscience intellectuelle, c’est-à-dire de la pensée et de la réflexion. En effet, la bonne intention risque de déterminer des actions mauvaises et la volonté morale d’avoir des conséquences immorales. D’où la pertinence du précepte moral de Pascal : « travailler à bien penser ». Faire son devoir n’est souvent ni simple, ni évident, mai incertain et aléatoire : c’est pourquoi l’éthique est complexe.

Au-delà du moralisme comme au-delà du nihilisme, l’auteur, plutôt que de céder à la prétention classique de fondre la morale, cherche à en trouver et régénérer les sources dans la vie, dans la société, dans l’individu, étant donné que l’humain est à la fois individu/société/espèce. Il traite des problèmes permanents mais sans cesse aggravés de la relation entre éthique et politique, science et éthique. » (Présentation de la 4ème de couverture)

Quelques notes :

Première partie : La pensée de l’éthique et l’éthique de pensée.

Morin expose la complexité de l’éthique, ce mouvement individuel paradoxal qui nous porte vers autrui, là où nous sommes naturellement enclin à l’égocentrisme. L’éthique est un acte social fondateur qui ne peut prendre effet que par l’impératif de reliance. Mais la reliance est un acte créatif constant, s’il est la condition de l’éthique, ce n’est pas un passe-partout. La complexité de l’éthique réside dans le fait qu’elle n’est jamais acquise définitivement, qu’elle ne saurait se fixer ans un code à jamais établi. Elle nous demande de réinterroger chaque réponse que nous apportons à chaque situation nécessairement singulière.

p.15 « Être sujet, c’est conjoindre l’égoïsme et l’altruisme. Tout regard sur l’éthique doit reconnaître le caractère vital de l’égocentrisme ainsi que la potentialité fondamentale du développement de l’altruisme. »

p.16 « Tout regard sur l’éthique doit percevoir que l’acte moral est un acte individuel de reliance : reliance avec un autrui, reliance avec une communauté, reliance avec une société et, à la limite reliance avec l’espèce humaine.

p.23 «  la référence aux ‘’valeurs’’ à la fois relève et masque la crise des fondements. Elle la révèle : comme dit Claude Lefort, « le mot ‘’valeur’’ est l’indice d’une impossibilité à s’en remettre désormais à un garant reconnu par tous : la nature, la raison, Dieu, l’Histoire. Il est l’indice d’une situation dans laquelle toutes les figures de la transcendance sont brouillées. » Nous sommes désormais voués à ce que Pierre Legendre appelle le ‘’self-service normatif’’ où nous pouvons choisir nos valeurs. Les ‘’valeurs’’ prennent la place laissée vacantes des fondements pour fournir une référence transcendante intrinsèque qui rendrait l’éthique comme auto-suffisante. Les valeurs donnent à l’éthique la foi en l’éthique sans justification extérieure ou supérieure à elle-même. En fait, les valeurs essaient de fonder une éthique sans fondement.»

p.33 « l’éthique est pour les individus autonomes et responsables, l’expression de l’impératif de reliance. (…) Plus nous sommes autonomes, plus nous devons assumer l’incertitude et l’inquiétude, plus nous avons besoin de reliance. »

p.39 « L’incertitude éthique » Ce chapitre développe la complexité de l’éthique, les limites de la prévisibilité et l’impossibilité de s’en remettre à un code préétabli. La notion d’incertitude doit présider à toute action.

p.57 citation de Théo Klein (Petit traité d’éthique et de belle humeur, Liana Levi, 2004 : « L’éthique n’est pas une montre suisse dont le mouvement ne se trouble jamais. C’est une création permanente, un équilibre toujours près de se rompre, un tremblement qui nous invite à tout instant à l’inquiétude du questionnement et à la recherche de la bonne réponse. »

p.58 « Puisque les conséquences d’une action juste sont incertaines, le pari éthique, loin de renoncer à l’action par peur des conséquences, assume cette incertitude, reconnaît ses risques, élabore une stratégie. »

p. 60 « La morale non complexe obéit à un code binaire bien / mal, juste / injuste. L’éthique complexe conçoit que le bien puisse contenir un mal, le mal un bien, le juste de l’injuste, l’injuste du juste. »

p. 60 En référence à la morale kantienne : « Ce qui doit devenir la loi universelle, c’est la complexité éthique, qui comporte problématique, incertitude, antagonismes internes, pluralités. »

p.61 « La seule morale qui survive à la lucidité est celle où il y a conflit ou incompatibilité de ses exigences, c’est-à-dire une morale toujours inachevée, infirme comme l’être humain, et une morale en problèmes, en combat, en mouvement comme l’être humain lui-même. »

p. 64-65 Le « mal-penser » et le « travailler à bien penser » voir le développement…

p. 68 « La pensé complexe nourrit d’elle-même l’éthique. En reliant les connaissances, elle oriente vers la reliance entre humains. Son principe de non-séparation oriente vers la solidarité. Elle comporte la nécessité d’auto-connaissance par l’intégration de l’observateur dans son observation, le retour sur soi pour s’objectiver, se comprendre et se corriger, ce qui constitue à la fois un principe de pensée et une nécessité éthique.

Deuxième partie : Ethique, science, politique.

p. 76-77 référence à Husserl et à La crise des sciences européennes et la phénoménologie. Ce texte dans lequel il montre qu’il y a une tache aveugle dans l’objectivité scientifique : la tache de la conscience de soi… « A partir du moment où s’est opérée la disjonction entre d’une part la subjectivité humaine réservée à la philosophie ou à la poésie, et d’autre part l’objectivité du savoir qui est le propre de la science, la connaissance scientifique a développé les modes les plus raffinés pour connaître tous les objets possibles, mais elle est devenue complètement aveugle sur la subjectivité humaine ; elle est devenue aveugle sur la marche de la science elle-même : la science ne peut se connaître, la science ne peut se penser avec les méthodes dont elle dispose. De même elle ne peut penser la responsabilité : pour qu’il y ait responsabilité, il faut qu’il y ait un sujet conscient… »

Fort de ce constat, Morin pose la question (p.92) : Y a-t-il une espérance ? « Il nous faut d’abord constater l’échec historique de toute tentative d’amélioration humaine. (…) Il n’y a eu que des moments éphémères de concorde, d’harmonie, lors des libérations ou des révolutions naissantes, rapidement résorbés et dissipés. » Dès lors : Comment civiliser en profondeur ? Comment éduquer les bonnes volontés ? (…) Que pourraient une politique éthique et une éthique politique ? Et de poser le cadre relatif dans lequel peut se développer cette perspective : (p.93) « Il ne s’agit nullement d’arriver à une société d’harmonie où tout serait pacifié. La ‘’bonne société’’ ne peut être qu’une société complexe qui embrasserait la diversité, n’éliminerait pas les antagonismes et les difficultés de vivre, mais qui comporterait plus de reliance, plus de compréhension (moins d’incompréhension), plus de conscience, plus de solidarité, plus de responsabilité… Est-ce possible ? »

Troisième partie : L’auto-éthique.

Morin ouvre les pistes qui permettent de tendre (Partie riche d’enseignements pour la démarche) (p. 95 et suivantes) : La culture psychique. L’auto-examen, l’autocritique, la récursion éthique, éthique de la responsabilité et la résistance à notre propre barbarie intérieure… (p.113) L’éthique de reliance. Autre mais semblable. Pour connaître, il faut à la fois séparer et lier… (p. 115) L’exclusion de l’exclusion. La reconnaissance… La reconnaissance mutuelle. La courtoisie. L’éthique de tolérance. (p.121) L’éthique de la compréhension. La compréhension de la complexité humaine. La compréhension des contextes. L’erreur. L’indifférence.

Quatrième partie et cinquième partie : Socio-éthique et Anthropo-éthique.

(p.185) Les neuf commandements… (p.195) L’expérience du Monte Verita sur le Lac de Locarno, en Suisse italienne…Les recherches alternatives. Mais Morin n’ignore pas les conditions exigeantes qui peuvent favoriser la régénération morale (p.198) : « Mais les exhortations éthiques, à être énoncées de façon isolée, ont l’inutilité des leçons de morale ; la régénération éthique ne peut se faire que dans un complexe de transformation et de régénération humaines, sociales et historiques…. »

Et pour ultime définition à l’éthique (p.227) « Le sens que je donne finalement, à l’éthique, s’il fut un terme qui puisse englober tous ses aspects, c’est la résistance à la cruauté du monde et à la barbarie humaine.


NAGEL Thomas, Le point de vue de nulle part. Editions de l’Eclat, 1993

Thomas Nagel, philosophe américain, nous permet de conceptualiser la dynamique de notre clinique pluridisciplinaire. Dans cet ouvrage au titre énigmatique : Le point de vue de nulle part, l’auteur annonce ainsi son objectif : « …je voudrais décrire une manière de regarder le monde et d’y vivre qui convienne à des êtres complexes dépourvus de point de vue naturellement unifié. » (p.7/8) Nagel nous explique que la réalité est indépendante de toute méthode de compréhension. Et s’il est vrai que l’objectivité rencontre parfois la réalité, il est simpliste de se tenir à l’opposition radicale : point de vue subjectif et point de vue objectif, il est plus approprié selon lui de parler de degrés. Un point de vue perçu comme objectif au regard de telle position individuelle pourra paraître subjectif, s’il est appréhendé par un autre avec d’avantage de distance. Ainsi, tel mode de compréhension pourra sembler objectif à tel observateur, mais sera subjectif pour tel autre. Il préfère donc parler de plus objectif ou plus subjectif selon la position que l’on occupe par rapport à l’objet.

Si l’on veut parvenir à un degré supérieur d’intégration de ce qui constitue la diversité, il nous faut faire un pas en arrière par rapport à nos critères habituels de jugement, il faut nous placer du côté de l’univers, c’est-à-dire à partir de nulle part en opposition aux points de vue qui émanent de l’intérieur de nos vies. L’approfondissement d’un point de vue impersonnel et la tension vers l’ ‘’objectivité’’ nous conduisent à reconnaître que notre point de vue est un point de vue, à l’égal de tant d’autres et parmi tant d’autres dans le monde. (Veca, Ethique et politique, p.34) Ce qui ne signifie pas ôter l’importance qui revient à notre propre perspective sur le monde, à la façon dont cet univers nous apparaît et à ce que nous éprouvons, mais plus simplement se reconnaître comme quelqu’un qui entretient un rapport moral avec la diversité.

Il s’agit d’adopter un point de vue impersonnel, situé à l’extérieur de nos vies qui transcende nos perspectives particulières ainsi que le temps et l’espace propres à chacun de nous. Il m’est apparu que la dynamique réflexive consistant à s’offrir constamment en objet d’étude à des agents extérieurs réalisait le projet de multipli


PIERRON Jean-Philippe, Une nouvelle figure du patient ? Les transformations contemporaines de la relation de soins, Sciences sociales et santé, 2007/2 (Vol. 25) p. 43-66

Dans cet article Jean-Philippe Pierron se propose « de chercher à penser les conditions d’une relation partenariale malade-patient… ». Le développement du philosophe s’appuie d’abord sur la construction du concept de patient à travers l’élaboration de l’hôpital et l’avènement de la médecine clinique. Si la maladie est inhérente au vivant, l’état de « malade » a dû répondre à certains critères pour être reconnu : la maladie est un fait individuel et non un phénomène de masse, elle n’est pas nécessairement mortelle… Cependant, ce statut de malade n’en fait pas pour autant un patient. Il faudra beaucoup de temps pour que le malade advienne comme patient, existant par-delà la maladie comme acteur de ses soins. Un statut entériné par la loi du 4 mars 2002 relative aux droits des malades : le patient devient un usager du système de santé.

La relation médecin-patient est dès lors encadrée par le droit. J-P Pierron développe les possibles risques de perversion de l’acte médical : ne s’expose-t-on pas à voir le médecin se démettre de sa responsabilité et renvoyer le malade à la revendication de son autonomie ? Ne risque-t-on pas alors de voir le patient contraint d’assumer seul le poids de la maladie ? Si le philosophe salue la fin de l’ère du patriarcat médical, il n’en est pas moins conscient de la menace de l’avènement d’un « patient décideur et consommateur de soins. ». Dans sa recherche d’un juste équilibre entre malade, maladie et soignant, il pose l’hypothèse « que la naissance des droits du malade (…) signale moins la mort de la relation de confiance patient-médecin que la reconfiguration de ce rapport, la régulation par le droit se substituant à une régulation par ce que l’on appelait autrefois les ’’bonnes mœurs’’.»

Dans son développement J-P Pierron s’appuie sur le constat de la singularité de la rencontre, fondée d’une part sur la plainte d’une personne en souffrance adressée à qui est sensé l’entendre et y répondre. Et d’autre part celui qui en est dépositaire et de ce fait responsable à son égard. Dans la relation traditionnelle, le médecin endossait une responsabilité de type patriarcale, il se concentrait sur le seul objet de soins, ignorant tout ce qui constitue l’être et l’univers de son patient (tels ses croyances, sa religion, sa morale, ses mœurs…). L’avènement du droit du patient l’oblige aujourd’hui à intégrer que l’objet de soins et aussi un sujet de droit. La loi assurerait dès lors dans la relation médicale le rôle de tiers-arbitre dévolu naguère aux ’’bonnes mœurs !

Comment concevoir l’acte médical dans cette nouvelle configuration ? Le médecin ne prétend plus aujourd’hui détenir de certitude il ne prétend pas d’avantage imposer une prescription. Il est ouvert à l’échange avec le patient. Dans cet esprit, la décision thérapeutique est prise en commun, ce que Pierron nomme la décision partagée. Cette décision nécessite un processus qui demande de l’évaluation, de l’information, de la délibération, de la compréhension et enfin une conclusion pour l’action. Le praticien sait bien qu’il n’est pas évident de transmettre une information à un patient en état de vulnérabilité, habité par ses inquiétudes. Jusqu’à quel point peut-il véritablement l’intégrer ? C’est un cheminement clinique particulier dont l’auteur ne cache pas la complexité.

Le service de soins à la personne vit une profonde mutation, chacun constate la difficile élaboration d’un diagnostic qu’on ne saurait réduire ni au pur biologique, ni à des phénomènes sociaux, pas d’avantage au vécu existentiel. Les faits biologiques s’éprouvent par un vécu personnel intime, dans un environnement social donné. Pour répondre à cette complexité J-P Pierron propose « trois types d’obligations normatives : au patient, la réplique de la sollicitude dans la confiance ; au malade sujet de droit, la réplique de la justice dans le contrat de soin ; à la condition humaine d’homme vulnérable, la réplique de la solidarité humaine dont le médecin est un des porte-parole. » Confiance, justice et solidarité, un trépied qui vient sceller cette relation patient-médecin.


RICŒUR Paul, Parcours de la reconnaissance, Trois études, Stock, Paris, 2004

Trois conférences qui illuminent la question de la reconnaissance mutuelle. Un livre de chevet dans notre projet.

RICŒUR Paul, L’idéologie et l’utopie, Editions du Seuil, Paris, 1977

Ricœur consacre deux chapitres importants à une critique de la philosophie de Habermas


SCHÖN Donald A. Le praticien réflexif. A la recherche du savoir caché dans l’agir professionnel. Montréal, Editions Logiques, 1993.

Pour Donald A. Schön le savoir inhérent à l’expérience ne s’enseigne pas à l’école, il s’apprend sur le tas, grâce à un esprit de recherche soutenu par une pratique de l’analyse réflexive. La tradition a figée les connaissances dans une hiérarchisation accordant une prévalence aux sciences fondamentales dites nobles, concédant un rôle accessoire aux sciences appliquées, et méprisant les pratiques professionnelles. Ce cloisonnement artificiel tend à ignorer que le professionnel dispose d’un savoir original, loin des formulations théoriques, fait d’improvisations permanentes, susceptible d’enrichir cette recherche fondamentale qui le néglige. S’il est difficile de concevoir un progrès des sciences appliquées sans l’évolution des sciences fondamentales, celles-ci se privent d’une matière riche en enseignement.

Les multiples formes de savoir sont interdépendantes, elles s’interpénètrent. Afin d’exploiter ce terreau et de permettre à tous les protagonistes de s’en nourrir, Schön préconise une « conversation généralisée » entre tous les experts quelques soit leur fonction. Un processus caractérisé par un échange constant entre l’action et la réflexion, qui ne craint ni la controverse ni la dispute : « un contexte de dispute institutionnalisée ». Dans ce projet, la réflexivité est conçue comme un mode d’échange institutionnalisé grâce auquel chaque acteur est invité à la réflexion, à la critique et à son expression. Il dissous les blocages, libère la parole et les énergies et produit en retour un effet – conscient ou inconscient – sur l’action de chacun.